Aux seuils du sens — Billets I
Ces billets constituent une sorte de philo-poésie du quotidien, fragments de vie où se mêlent les intermittences du cœur et les appels du monde.
Le mot de l’auteur
L’histoire de ces textes commence à la fin de l’année 2022.
À l’époque, j’étais encore assistant au département de Langue et littérature françaises de l’Université de Genève, ballotté entre mon poste et ma chaîne YouTube. C’était ma troisième année de thèse et d’enseignement, et c’est à la fin de cette troisième année que j’ai finalement décidé de poser ma démission, à la suite de quelques déconvenues au sujet desquelles je me suis expliqué ailleurs.
Mon projet était de vivre de mon activité sur internet et pour cela, il me fallait étendre le spectre de cette dernière. En étudiant la question, j’ai découvert qu’il était de mise de tenir une « newsletter », où je pourrais interagir avec les membres les plus « qualifiés » de mon audience. Il m’est vite apparu que cette newsletter serait exploitée de la meilleure façon pour moi et pour mes abonnés en devenant un espace de production écrite, qui viendrait compléter les productions audiovisuelles que je partageais sur YouTube et Instagram. J’ai coutume d’appeler cette newsletter une newsletter « littéraire », bien que je ne sache pas exactement ce que j’entends par là, si ce n’est que mon idée est d’écrire chaque semaine un court texte qui puisse susciter l’intérêt du lecteur et, je l’espère, lui causer un certain plaisir.
Il s’agit donc de cela, tout simplement : m’exprimer sur des sujets divers, déployer les différentes strates de l’expérience et faire sens à mon humble échelle des petites choses énormes qui font ce qu’on appelle la vie.
Aux seuils du sens.
En relisant mes textes pour en faire une sélection, je me suis rendu compte que la question du sens y était centrale. À quoi l’on voit qu’écrire permet ensuite de se saisir soi-même d’une manière que seule l’écriture permet : elle révèle des (in)cohérences, des obsessions, telle habitude de pensée et telle coutume de sentiment.
Le sens donc, parfois écrit avec un s majuscule, parsème ces billets, et ce de deux manières. D’une part, comme objet même du discours, et d’autre part, comme préoccupation présidant à l’intention qui guide l’écriture. Il est vrai que je suis pour ainsi dire un savant fou de l’intangible.
C’est ce besoin de supposer toujours au monde une forme d’ordre qui m’a donné envie de faire des vidéos — et, bien sûr, d’écrire. Nulle pratique et nulle faculté ne peuvent satisfaire un tel besoin comme le fait le langage, que je chéris plus que tout. Il faudrait pouvoir garder toujours à l’esprit que tant qu’il y a possibilité de langage, il y a espoir et réconfort. Le langage est la clé de toutes les portes et le miel de tous les cœurs. La vie peut être douloureuse et le monde effrayant, mais le langage, lui, est un refuge permanent pour qui sait l’habiter.
Je vous souhaite une bonne lecture de ce premier recueil.
La préface de Lucas Clavel
D’abord écrits pour une newsletter, voilà que ces billets prennent une toute autre dimension sur le papier. Ce livre fait partie de ces essais inclassables que l’on consulte, que l’on grignote, pour retrouver dans une forme de jouissance intellectuelle, un style, une manière de voir. Ici, on rencontre, ou plutôt on retrouve, autant Ralph que sa pensée. Parce qu’il y a quelque chose d’intime à parcourir ces lettres adressées à nous, ami intime et pourtant inconnu.
J’ai toujours aimé les livres qui savent réconcilier des mondes. La poésie et la vulgarité. La science et la simplicité. Ou, comme celui-ci, la distance et la proximité. Quelle joie de plonger dans ce paradis perdu (« L’esprit est son propre lieu… ») sachant parfaitement refuser toute bourgeoisie moraliste littéraire et toute tentation de se mutiler pour être accessible jusqu’à ne plus rien raconter. Qu’ils sont rares les artistes du « juste milieu », qui savent que l’ascension se fait par l’équilibre, et qu’aux extrêmes n’existent que des chutes. Ralph est, à mes yeux, l’un d’entre eux.
Vous tenez entre les mains un livre dépossédé. Dépossédé de passéisme. Dépossédé de progressisme. Un livre dépossédé donc plein. Un livre plein de présent. Et c’est certainement ce qui fait qu’il restera lisible à toutes les époques. D’ailleurs, les auteurs n’y sont pas des cautions, mais des compagnons de route (comme nous par nos interprétations) sollicités au moment juste, et toujours rendus à leur fonction première — éclairer. Celui qui éclaire ne dévoile pas forcément la vérité, bien entendu, mais il indique une direction, et c’est déjà beaucoup. À vrai dire, c’est tout ce que l’on peut espérer de plus grand chez les Hommes courageux car, si beaucoup d’ouvrages prétendent parler de vérité, peu sont vrais.
L’honnêteté est ce qui manque à tout ce que l’on consomme. Et l’on ne doit se laisser imprégner que de ce qui est honnête, n’est-ce pas ? J’ai retrouvé dans ces billets quelques morceaux de la franchise qui manque à cette époque. Ralph le rédige ainsi : « Il m’arrive d’être la dupe des travers que je pourfends. » C’est juste pour tous, on le sait, mais c’est l’acte de reconnaître qui est noble. C’est un livre de reconnaissance où les textes sont réunis par le sens. Le sens oublié que l’on est censé apporter à nos existences. La recherche du sens comme manière d’habiter la vie. La conscience d’être dans le regard.
Vous tenez entre les mains le résultat d’une pratique d’écriture devenue, par sédimentation, un livre bienheureux. Un livre qu’il faut laisser infuser. En somme, c’est un livre en sachet de thé. Que voulez-vous que je vous dise ?